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La vie banale de Monsieur T.

  

Jean-Claude Tremblay fixait sa tasse de café froid. Dehors, le bruit de la circulation bourdonnant faisait figure de fond ordinaire à sa vie plutôt médiocre. Son appartement était l’incarnation même de l’exiguïté. Ah si ! Dans le dictionnaire, à côté de la définition du mot, vous trouvez très certainement une photo de son chez-lui.


Sa cuisine n’inspirait guère quiconque. Sans personnalité, elle avait une décoration désespérément spartiate : un frigidaire qui sifflait d’essoufflement, un four à micro-ondes qui promettait un cancer fulgurant, une table particulièrement hideuse et une chaise bancale. La seule ! 


Parce qu’à quoi bon deux chaises, si personne n'était intéressé à le visiter... Ne pas être aimé remontait à sa naissance où sa mère, déjà débordée de six autres enfants turbulents, avait enfanté ce gringalet, triste, grisâtre et terne. Le choix du prénom était certainement le présage d’une vie aussi inintéressante que son détenteur – comme l’amour inexistant de ses parents qui préférèrent tous ses autres frangins (et même les enfants détestables des voisins qui aimaient chiper des pommes du verger) plutôt que lui. 


Mais qui aurait pu leur reprocher ce désamour ? Certainement pas moi. Le jeune homme était vraiment moche, ennuyeux et tellement bancal… Euh pardon, banal. Et non, cette énumération de défauts n’ouvre pas sur de quelconques qualités que, comme narratrice bienveillante, j’aurais daigné chercher. Non, rien ne contrebalancera le malaise que vous ressentez à lire l’histoire d’un protagoniste aussi peu inspirant.


Le pauvre enfant fut un cancre médiocre : ni assez mauvais pour qu’on s’en émeuve, ni assez doué pour réussir par la force de ses efforts. Et sans soutien, car aucun adulte ne s’émouvait visiblement de son désarroi, le garçon finit par décrocher son brevet après cinq tentatives. Au moins, est-il persévérant dans sa médiocrité. Il eut un emploi très banal en comptabilité. 

  

Son destin amical ne fut guère reluisant en oscillant entre le rôle de la victime ou de l’évité. En toute franchise, « Fantôme » aurait dû être considéré comme son second prénom. Quant au sujet de l’amour, les flèches de Cupidon furent notamment inefficaces :  aucune donzelle ne fut transportée par son aura mystérieux et silencieux (qui ne dissimulait rien d’autre que du silence). Et pourtant, Dieu nous est témoin, l’histoire rapporte beaucoup trop de jeunes filles transportées par le mutisme de jeunes hommes sans personnalité et sans charme. Mais, pour leur gouverne, ces derniers devaient disposer d’un physique moins ingrat que le sien. 

  

Bref, sa vie était une calamité jusqu’au moment où, dans une brocante, sous la pluie de la Bretagne, car, pour ajouter au malheur d’un destin déjà bien tragique, il vivait dans cette région, il croisa cette chaise moche. 

Celle-ci ne disposait pas seulement de pattes inégalement usées, mais semblait aussi avoir été construite à partir de l’écorce de l’arbre le plus hideux qui avait poussé sur cette Terre. Sa couleur d’un beige-grisâtre peu inspirant rappelait étonnamment le teint de notre fascinant (et là, je tousse) héros. Sans doute, le meuble, heureusement seul de son espèce, avait été oublié pendant un temps immémorial dans un lieu sombre et ingrat, un endroit où il aurait dû demeurer ad vitam aeternam (ou il aurait dû être transformé en bois de chauffage). Mais apparemment, le brocanteur avait eu pitié de l’objet ou était tout simplement extrêmement fauché et souhaitait faire quelques centimes. Même à prix excessivement dérisoire, personne ne semblait s’en soucier. Alors qu’il pensait le réduire, voire le donner (à titre de combustible hivernal), Monsieur T. arriva, contempla l’objet et ressentit une émotion profonde – ce qu’il n’avait jusqu’alors jamais vécu. 


La chaise, bancale et inintéressante, lui rappelait son propre destin, sa propre personne. À l’image d’un coup de cœur qui survient généralement pour un autre être humain, cet homme très solitaire l’aima alors profondément comme si celle-ci était incarnée et dotée d’une personnalité entière. C’était comme l’amour avec le grand A… comme dans les contes, le vrai, le bon.


Avec douceur insoupçonnée, ce dernier l’amena chez lui et chercha à lui rendre justice, du mieux qu’il ne le pouvait, dans son intérieur minable et sans goût, en lui trouvant une table à sa hauteur. Il harmonisa sa décoration. 


Et même si y siéger nécessitait une adresse et un équilibre que seuls les funambules possédaient, Jean-Claude aimait s’y placer longuement et y déguster son café froid – car il n’aimait pas la sensation en bouche de la chaleur. 


En ce matin-là (celui de notre introduction peu ragoûtante), il fixait certes sa tasse. Être dans un quartier proche de l’autoroute amenait bien sûr son lot de bruit incessant.  Son minuscule appartement, très peu décoré, lui convenait néanmoins tout à fait. Assis sur sa chaise, la seule de sa table, il sourit en la tapant légèrement. À quoi bon deux chaises, si personne ne venait le visiter. Ce n’était pas bien grave : ils s’étaient finalement trouvés lors d’une journée pluvieuse et s’étaient compris.


« Heureusement, nous nous avons, ma très chère compagne. »

Alexia écrit

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