Parfois, les frontières de l’imaginaire et de la réalité ne paraissent pas aussi hermétiques que nous le supposons… Parfois, le présent n’est que le passé déguisé. Même si je souhaitais l’inverse, je suis hanté par un souvenir. Mon employeur, une importante compagnie minière nord-américaine, avait un contrat dans une région nordique, non loin du lac Cananéa. Un gisement de cuivre venait tout juste d’être découvert.
Mais les conditions y étaient absolument épouvantables, presque inhumaines — à tel point que les locaux refusaient d’y travailler. Des ouvriers qui ne parlaient pas notre langue avaient été embauchés dans leur pays d’origine, amenés vers le nord du continent avec de fausses promesses d’être décemment payés. Pour leur dur labeur, ils n’en retiraient que des sommes dérisoires.
Un premier printemps s’achevait et nous avions déjà du retard. Les journées et les semaines s’allongeaient, tentant inutilement de revenir à notre échéancier. À ce moment-là, j’étais le surintendant du chantier. Et j’étais inflexible : je refusais toutes les demandes de journées de congé.
Dans mon cubicule de fortune, par un chaud samedi de juin, j’étouffais et tentais, tant bien que mal, malgré les fenêtres ouvertes, de créer des courants d’air. Plongé dans mes livres de comptes, force m’était de constater que le congé dominical n’en serait finalement pas un. Je fis appeler mon chef d’équipe — Pedro, un homme taciturne, dont le teint déjà naturellement basané avait bruni en raison du soleil accablant. Le voyant entrer, le front sur lequel perlaient des gouttes de sueur et la chemise salie par sa transpiration, je lui dis, sans le regarder dans les yeux, m’étant déjà replongé dans ma paperasse :
— Tu diras à ton équipe qu’il faut travailler aussi demain.
L’homme me regardait, hésitant à poursuivre sa pensée.
— Monsieur, sauf votre respect, nos gars sont exténués. Ils ont besoin de repos.
— Moi aussi et je n’en ai pas. Je serai là aussi demain.
Il pensait encore sortir, mais il s’arma alors de courage en me rapportant des rumeurs de plus en plus fortes dans les mines :
— Les hommes travaillent, travaillent. Mais toute cette besogne n’est pas mieux payée. Ils aimeraient au moins une prime…
— Il en est hors de question.
— Monsieur…
— Tu peux disposer Pedro. Je te laisse le soin de leur annoncer.
L’homme partit, fâché, marmonnant des mots dont je ne saisis que quelques bribes. Ah, les menaces ! Je n’en avais cure… Je me concentrais à nouveau, tentant de faire concorder les chiffres et les heures, sans succès. Je touchais ma nuque suante, mon front devenait brûlant et ma tête tournait… Mes yeux s’embrouillaient et je crus même osciller de ma chaise… jusqu’au moment où j’entendis encore le cognement de Pedro, un peu plus lourd que d’habitude. Certainement, un mauvais signe. Et si j’avais su…
Porte ouverte, je restai sidéré : je ne le reconnus pas. Ses yeux bruns, toujours présents, avaient désormais des lueurs dorées, son museau s’étirait et son poil marron était devenu roux et recouvrait désormais son corps entier.
— Monsieur, je crains que nos travailleurs ne soient pas là demain, commença-t-il, découvrant ses dents acérées avec un sourire qui se voulait rassurant : Ils ont parlé de faire… la grève…
Je le regardais devant moi, embarrassé de prononcer ce mot interdit. La chaleur peut faire perdre la tête.
— Pedro, c’est bien toi ?
— Bien sûr — qui d’autre cela pourrait-il être ?
Sa voix, la même. Sortant de la bouche d’un renard. Je devais halluciner. J’essuyais avec difficulté la sueur sur mon cou, devenu bien touffu. Et mes yeux devaient me jouer un tour — je me les frottais avec mes grosses pattes. Mes grosses pattes… Sans réfléchir, je fermais la porte pour courir vers la toilette rudimentaire de mon bureau, là où il y avait un miroir…
Horreur ! J’y vis un énorme ours brun. Je hurlai d’effroi, me préparant à courir pour m’enfuir… Je tentai de respirer, de me calmer. Ce ne pouvait être qu’un mauvais rêve. Je ne pouvais pas me transformer en cet affreux mammifère poilu…
Dans ma tentative de fuite, balourd que j’étais dans cette minuscule salle de bain, je perdis pied et me cognai douloureusement la tête. Combien de temps ai-je passé inconscient ? Je n’en sais toujours rien — mais je finis par émerger. Pendant quelques secondes, je fus rassuré. L’ours, le renard, la grève, rien de tout cela ne pouvait être réel. Puis, j’entendis des beuglements, des mugissements et des cris revendicatifs provenant de l’extérieur. « Maudit : ce n’était pas un cauchemar », pensai-je.
Avec toute la grâce possible que peut avoir un grizzly dans un espace restreint, je débouchai sur une pièce qui m’était inconnue. Une très large table en bois, des fenêtres cachées par de lourds rideaux, une ambiance feutrée et enfumée, sans beaucoup de lumière. Non loin de la cheminée se trouvait un étrange tableau : un ours chassant un lièvre effrayé. Cette toile, avec ses couleurs sombres et la détresse de la proie, m’hypnotisait.
Près de la porte, une vieille marmotte portait des lunettes rondes dorées et un collier de perles ; assise à son bureau, elle dactylographiait sur une vieille machine métallique. La bête me regardait avec surprise.
— Est-ce que vous vous sentez bien, patron ?
Je la regardais, ahuri. Visiblement, elle me connaissait.
— Qu’est-ce que ce vacarme dehors ?
— Ah ça ! Ne le savez-vous pas ? Ce sont les lièvres qui travaillent dans les mines et qui se plaignent.
— Et pourquoi donc ?
— Faut-il que je l’explique comme à la petite école ? Ils veulent moins travailler et être mieux payés… comme les loups…

Je la regardai, stupéfait. Sans plus s’émouvoir, elle retourna impassiblement vers ses tâches. À peine quelques pas après avoir quitté mon bureau, ne croisais-je pas un renard à l’air désarçonné ; il patientait sur un banc en bois et s’anima lorsqu’il me vit en sortir…
— Vous voilà, monsieur ! Vous vous êtes enfermé dans la salle de bain depuis des heures et je m’inquiétais…
— Est-ce que nous nous connaissons, monsieur ?
— Ah non ! Ce que je craignais s’est produit : vous avez chuté et vous vous êtes cogné la tête, répondit-il sans tenir compte de ma question. Se parlant à lui-même, il marmonna : Pourtant, j’avais dit à ces satanés bisons de l’immeuble qu’il fallait agrandir la salle de bain, beaucoup trop petite pour lui.
Ce mammifère roux se parlait à lui-même ; cela me rappelait quelqu’un, mais qui ? Avant de répéter mon interrogation, je finis par saisir avec stupéfaction.
— Pedro ?
— Finalement, votre chute n’a pas été si grave que je ne le craignais, monsieur.
— Je vais bien, merci.
— C’est parfait ! rétorqua-t-il avant de reprendre avec un air dépité et découragé : Monsieur, quelle tragédie ! Cette grève des lièvres ! Les mines sont à l’arrêt !
Il cessa ses vociférations, se frotta son front poilu et m’amena pour jeter un œil à l’extérieur, par l’une des fenêtres qui donnaient sur la rue. « Voyez, voyez par vous-mêmes », me dit-il en écartant le rideau de sa patte. Des lièvres gris, sales, certains chétifs, d’autres plus forts, accompagnés par quelques tatous, instigateurs du désordre, scandaient des slogans dans leur langue. « ¡Cinco pesos y ocho horas de trabajo! », « ¡Igual salario por igual trabajo! », « ¡Fuera los capataces abusivos! »
— Que des mensonges, continua-t-il, agité. Et que dira la population ? Que nous ne les payons pas correctement ? Qu’ils travaillent beaucoup trop ? Que nous ne les traitons pas assez bien ? Foutaises, ce ne sont que de pures foutaises.
— Et qu’as-tu fait…?
— Eh bien, je ne voulais pas prendre de décision inconsidérée et…
Le renard faisait les cent pas, gêné de n’avoir rien fait, mais inquiet d’en prendre une mauvaise qu’il n’aurait jamais dû prendre. Je l’examinais un instant. En me levant sur mes pattes arrière, j’eus l’impression de m’agrandir et lui, de rapetisser… Je me contentai de dire avec ma voix calme, mais ferme :
— Cette grève est vraiment fâcheuse. N’avons-nous pas des gardes qui pourraient les convaincre de reprendre le travail ?
— Euh, je ne sais trop, enfin si… nous avons les bergers allemands, mais vous savez comment ils peuvent être rudes parfois.
— Peu importe : tu peux les envoyer… faire la besogne pour laquelle ils sont payés.
Les épaules de Pedro se courbèrent, ses oreilles s’affaissèrent ; le renard traîna ses pattes vers la sortie. Je le suivais nonchalamment — peut-être par habitude, peut-être par curiosité de voir les uns se mettre en action contre les autres. Dans une rue poussiéreuse et presque déserte, des oies guère assurées pressaient leurs pas. Au loin, quelques canidés en ligne attendaient les ordres, observant méchamment les lièvres qui martelaient avec vigueur leurs revendications. Mon employé se rendit vers le chef des gardes, un certain Keller, très heureux de s’acquitter de sa tâche. Alors que je m’apprêtais à retourner vers mes chiffres tant aimés, j’entendis des rafales, puis des coups de feu.
Il ne lui fallait rien de plus qu’une invitation à l’action pour que Keller, avec ses compères, se déchaînât. Des hurlements, des lièvres qui couraient en tous sens, du sang… Un grand tumulte, des blessés partout, des gémissements. Certains animaux serraient ceux qui ne bougeaient plus.
J’entendis des sanglots comme je n’en avais jusqu’alors jamais entendu — et qui m’accompagnent encore aujourd’hui. Ma bouche goûtait un mélange de poudre à fusil, de poussière et de fer — dont j’ai toujours l’arrière-goût. Du brun et beaucoup de rouge teintèrent cette scène insoutenable — que je ne cesse de revoir lorsque je ferme les yeux.
Le tout créa un mouvement de foule dans lequel, malgré ma corpulence, je fus entraîné par cette foule de petites proies déchaînées, effrayées et ensanglantées — trébuchant sur une pierre. Puis, le néant. Un noir total, jusqu’au moment où j’entendis un cognement à la porte. J’étais au sol, étendu par terre, ma chaise renversée. Je levais les yeux : j’étais dans mon bureau proche du lac Cananéa, étouffant de chaleur, la bouche pâteuse, les oreilles bourdonnantes, les yeux asséchés que je frottais avec mes mains. Mes mains ! Un toc, encore. « Monsieur, est-ce que vous allez bien ? » C’était la voix de Pedro. « J’ai entendu un bruit sourd. Je veux savoir si vous allez bien. »
— Oui, je vais bien, dis-je en me relevant de ma chute.
Je devais m’être cogné la tête en tombant. Quel cauchemar abominable ! En me dirigeant vers la porte pour la lui ouvrir, je remarquai un tableau dont le souvenir m’était inconnu — un ours chassant un lièvre.
— Allez-vous bien patron ? me demanda Pedro, heureusement humain, en entrant dans le bureau. Mais quelle chaleur ! Vous avez sans doute fait une insolation.
Je ne lui prêtai pas attention, hypnotisé par cette peinture.
— Depuis quand ai-je ce tableau ? lui demandais-je en tentant de dissimuler mon effroi.
— Miranda vous l’a donné à sa retraite, me répondit-il, surpris.
— Mais qui est Miranda ?
— Votre ancienne secrétaire : une vieille femme aux lunettes rondes dorées et au collier de perles. Vous avez dû vous être sérieusement cogné la tête : je vais vous appeler un médecin.
Inquiet, Pedro se rendit vers le combiné téléphonique ; je l’arrêtai dans son geste en détournant le sujet sur le chantier.
— Pas très bien, monsieur. Ils menacent de faire une grève demain et peut-être les prochains jours… C’est sans doute encore la faute de ces maudits employés tatoués…
Mon cerveau ne retint que le début du dernier mot. Je me mis à transpirer, essuyant mon cou ruisselant.
— J’ai bien réfléchi. Il fait très chaud depuis quelques jours et nos employés enchaînent souvent plus de soixante heures par semaine, marmonnais-je, avec une voix faussement assurée : Ils seront en congé demain…
« Vraiment ? » me demanda Pedro avec ses yeux écarquillés. Il me connaissait bien plus intransigeant. Avant de le lui confirmer, j’entendis au loin des bribes « cinco » et « ocho horas de trabajo ». J’eus soudainement très froid. Mon visage blêmit.
— Et, concédai-je comme si je souhaitais me conjurer d’un mauvais sort, ils auront une augmentation de 5 %.
— Êtes-vous sûr, monsieur ? Est-ce que vous vous sentez bien ?
« Parfaitement », mentais-je alors. Je l’entraînai doucement, mais fermement vers la sortie. Après son départ, je courus à la salle de bain et j’examinai mon reflet avec soin. Mon nez, mes rides, ma barbe mal rasée et mon visage boursoufflé par l’embonpoint, c’était bien moi. Enfin, il me semblait. Je ne me reconnaissais plus tout à fait.
Quelques jours plus tard, je quittai cet emploi de misère et ce lac maudit. Pour éviter la compagnie des humains et me faire oublier, je devins garde forestier, préférant le silence de la nature et la présence discrète des animaux. Dans ma vieille cabane, où je vis maintenant, se trouve la toile : elle m’aide à ne jamais oublier que l’homme n’est jamais loin de la bête. Peut-être un jour mes cauchemars finiront par me perdre.
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